Ce soir a l'alcazar

DANS L'UNIVERS DU CAF' CONC'

ARNAUD MARZORATI
BARYTON, DIRECTION ARTISTIQUE
 
VINCENT TAVERNIER
MISE EN SCÈNE
CLAIRE NIQUET
DÉCORS
ERICK PLAZA-COCHET
COSTUMES
INGRID PERRUCHE
SOPRANO
DAVID GHILARDI
TÉNOR
ELSA MOATTI
VIOLON
MÉLANIE FLAHAUT
BASSON & FLAGEOLET
PIERRE CUSSAC
ACCORDÉON
ANTOINE BITRAN
ORGUE DE BARBARIE
DANIEL ISOIR
PIANO

AU CAFÉ-CONCERT

Certains, comme Offenbach, proposent d’embarquer pour Cythère ; d’autres - voyez Fauré - rêvent d’un voyage chimé- rique. Mais il est une autre manière de prendre du large, de lâ- cher du lest et de se dégourdir les méninges. Ce voyage pour tous - mais c’est... LE CAFE-CONCERT ! A 19 heures, tout s’arrête! Artisans, bourgeois, soldats, banquiers et bonnes d’enfants - les Parisiens ferment boutique. On quitte l’usine, le ministère, le salon chic ou l’atelier, pour filer à l’Eldora- do, à l’Alcazar, au Pavillon de l’Horloge ou aux Ambassadeurs. On va s’enivrer de chansons - celles que tout Paris fredonne, ou les nouveautés avidement attendues - et ovationner leurs interprètes : Mayol, Theresa, Fragson, Bruant, Yvette Guilbert, Dranem, Ouvrard - les vedettes, quoi! Le rideau s’ouvre et tout l’arc-en-ciel des trouvailles les plus im- probables se déploie : chansons à texte, complaintes réalistes, sketches loufoques, tyroliennes délirantes, retour à la romance, entrée du pétomane, scènes «bien parisiennes» suivies d’une «scie» particulièrement farfelue - et un brin scabreuse, car l’es- prit gaulois est ici roi - c’est un concours ahurissant, une ivresse générale - les montagnes russes de la variété ! Ce monde pétulant, loufoque, inventif et plus ou moins oublié, découvrez-le...

QUE LA FÊTE SOIT COMPLÈTE

 

Un refrain, des couplets, une mélodie finement tournée, qui viennent frapper là où ça va faire du bien - et voilà le nouveau succès du Caf’Conc’ en route pour tous les quartiers de la capitale. Verlaine, sa canne à la main, sifflote son petit refrain, avant d’aller au café siroter « la fée verte ». Rodin chantonne La tyrolienne des canards ; lui, si sérieux dans son atelier, s’essaye dans l’intimité au «Yodle» de la Theresa. Le peintre Courbet, qui ne rêve pas seule- ment à L’Origine du Monde, esquisse quelques couplets sur un coin de feuille. On murmure la même chose du Président Sadi Carnot : entre une séance du conseil et deux remises de Légion d’Honneur, il s’encanaillerait auprès de la «Muse du Peuple» - la Chanson ! Nous sommes après 1871 ; on ne parle plus de défaite ni de Révo- lution ; on ne veut que du divertissement. Non pas que l’inspiration manque d’air, bien au contraire. Rimbaud, Zola, Cézanne, les Impres- sionnistes, les Symbolistes mais aussi les Fumistes et les Zutistes, toutes les communautés en « iste » font de l’art leur passion première ! Mais on a beau s’appeler Mallarmé, Renoir, ou Mounet-Sully... arrive toujours un moment où ce qui vous monte du cœur aux lèvres, c’est une petite ritournelle bien ficelée.

 

On appelle cela de la musique de Variétés. Et de qui est-elle, cette musique tant espérée, tant attendue et tant adulée ? Si Berlioz, Wagner, Bizet, Massenet et bientôt Debussy et Ravel sont les maîtres incontestés de l’époque, il en est d’autres que le public chérit - plus légers, plus concis, voisins des donneurs de spectacles abracadabrants de la Cour des miracles, du théâtre du Merveilleux et du Boulevard du Paradis. On en connaît certains : Hervé, Lecocq, Audran, Planquette. D’autres, moins chanceux, n’ont brillé qu’un temps : Métra, Poppy, Serpette, Henrion. Plus tard, Kosma, Poulenc ou Milhaud se souviendront de cette stupéfiante floraison musicale. Satie, Debussy et Chabrier parti- ciperont même à l’essor du répertoire du Caf’Conc’. Car il faut du savoir-faire pour qu’une mélodie s’impose à toutes les strates de la société; pour qu’elle vous trotte dans la tête des heures durant, elle doit sans doute être un peu naïve, un peu sans préten- tion, mais bigrement bien troussée ! Et c’est un talent pas moins brillant que celui d’enchâsser sur les valses, les fox-trots, les quadrilles et autres rythmes entraînants les paroles qui vont faire mouche: Dranem, Hyspa, Serpette sont les bons «faisieurs» que les compositeurs sollicitent. Quid des thèmes abordés ? A vrai dire, tout y passe, puisque du moindre mot un peu étrange, de l’onomatopée la plus inepte (Pffu ! Tchou, tchou, tchou !) peut surgir une chanson complète. De plus, il faut composer avec la vétilleuse Anastatsie - la Censure - même si celle-ci n’est plus que l’ombre d’elle-même.  Alors, si l’on parle politique, c’est pour la railler. Si l’on parle de misère sociale, c’est pour se moquer des trop riches. Si l’on parle d’amour, c’est bien souvent pour le caricaturer et si l’on parle de l’Humain c’est pour l’affubler de ses vices et de ses faiblesses. Au Caf’ Conc’, le répertoire n’est jamais ennuyeux puisque les genres s’enchaînent les uns aux autres pour que le public n’ait pas la moindre possibilité de bailler aux corneilles.

 

Bref! Ce répertoire, c’est comme une bonne pâtisserie : une excel- lente meringue - avec juste ce qu’il faut de satire en guise de cerise sur le gâteau... L’on pourrait pour établir une comparaison avec nos spectacles de divertissements du XXI° siècle, faire le rapprochement entre les « One man show » et ces petites scénettes pétillantes, vives et démultipliées où la parole comique se fredonne sur des airs enjoués : la moitié du succès (et parfois plus!), c’est à l’interprète que la Café-Concert le doit. Pas de bande son, pas d’effets spéciaux, pas de micros. Pas d’enre- gistrement, pas de disque, pas de film. Juste l’artiste en chair et en os, avec ses instrumentistes. Il fait le spectacle, il étonne, il détonne. Il doit être miraculeux puisqu’il est éphémère. Il faut qu’il soit «phénoménal», puisque seule la mémoire du public conservera et transmettra sa renommée (encore que, bien vite, les journaux s’en mêleront!). Diseurs, travesti(e)s, fantaisistes, yodleurs, comiques troupiers, transformistes et acrobates chantent, dansent, déclament, pirouettent avec un abat-  tage et une maîtrises consommés... et, bien entendu, pratiquent en virtuoses tous les registres de l’esprit « gaulois » si cher à la France. Place à la grivoiserie élégante et cocasse, à la contrepèterie éle- vée au niveau des Beaux-Arts, à l’exercice périlleux et délicieusement pervers de la rime évitée, de l’illusion ou de l’allusion - bric-à-brac bien souvent impénétrable pour l’étranger de passage, et dont se délecteront des successeurs comme les surréalistes, nourris au réper- toire du Caf’Conc’ : Picasso, Apollinaire, Cendrars, Max Jacob ou Prévert... ...Sans oublier Céline qui dans son Voyage au bout de la Nuit entonne de belles chansons bien parisiennes, gloires du Caf’Conc’, avec l’accompagnement exemplaire du piano du pauvre : l’accor- déon.

 

Car pour que la fête soit complète, les instruments se mélangent et produisent une ambiance bien particulière - originale et... frétillante ! On a parlé de l’accordéon, qui existe depuis 1830 ; on ajoutera le violon, qui peut à la fois être diabolique comme du Paganini et déhanché comme du Strauss (viennois ou français) ; le basson, aimé de Degas, joué par le chansonnier Désiré Dihau ; le flageolet qui entraîne les foules dansantes ; et l’orgue de barbarie qui rajoute de la magie en cartons... Vivre à pleines mains, vivre à pleine joie...Vivre en chansons.

© Les Lunaisiens